1. Le choc pétrolier de 2026 est-il pire que celui de 1973 ?
Par la quantité de pétrole perdue, oui : en mars 2026, l'offre mondiale a chuté de 10,1 Mb/j, à 97 Mb/j, ce que l'AIE appelle « the largest disruption in history » (14/04/2026), contre 4,3 Mb/j au plus fort de l'embargo de 1973-1974. L'AIE l'écrivait dès le 20/03/2026 : « The volume of fuel supply offline now is higher than the supply loss during the oil shock of 1973 that led to the IEA's creation and any disruption since then. » La Banque mondiale, qui compare les épisodes selon la définition de l'AIE, parle du « largest oil supply shock on record ».
Rapportée à l'offre mondiale, la perte de mars pèse 9,4 % (calcul GOS : 10,1 sur 107,1 Mb/j, le niveau de février). Pour 1973, l'économiste James D. Hamilton chiffre le recul de la production des membres arabes de l'OPEP à 4,4 Mb/j entre septembre et novembre, soit 7,5 % de la production mondiale (une mesure différente). En avril 2026, le trou s'est encore creusé : 12,8 Mb/j sous le niveau de février, et la production des pays du Golfe touchés par la fermeture d'Ormuz se situait 14,4 Mb/j sous son niveau d'avant-guerre (AIE, 13/05/2026). L'EIA américaine, qui ne compte que le brut de six producteurs du Golfe, arrive à 10,5 Mb/j pour avril (12/05/2026). Si tu compares les barres ci-dessous, garde en tête que nous retenons pour 2026 la perte initiale de mars mesurée par l'AIE (10,1 Mb/j), que la Banque mondiale place sur le même graphique que les pertes brutes maximales de 1973 à 1990.
- 1973/744,3
- 1978/795,6
- 1980/814,1
- 1990/914,3
- 20221,0
- 202610,1
1973 à 1990 : plus forte perte brute selon l'AIE (2014). 2022 : production russe effectivement arrêtée en avril 2022 (AIE). 2026 : baisse de l'offre mondiale en mars 2026 (rapport de l'AIE d'avril 2026) ; la Banque mondiale la situe à « environ 10 Mb/j » selon la même définition de l'AIE. 2007-2008 : pas de rupture.
Plus de barils perdus ne veut pas dire hausse de prix plus forte. En 1973, le baril avait presque quadruplé, de 2,90 $ à 11,65 $ en janvier 1974, selon la Federal Reserve History (référence non précisée). En 2026, le Brent spot est passé de 71,32 $ le 27 février à 138,21 $ le 7 avril (EIA), soit un facteur de 1,94 (calcul GOS ; mécanismes dans notre lexique du choc pétrolier).
2. Comment les grands chocs pétroliers se comparent-ils ?
Sept épisodes, trois familles : des ruptures d'approvisionnement (1973, 1979, 1980, 1990, 2026), une flambée de la demande sans rupture (2007-2008) et une crise où la peur a pesé plus que la perte réelle (2022). Pour chacun : période, déclencheur, perte d'offre, prix avant et au pic, réponse de l'AIE et récession américaine datée par le NBER, l'organisme de référence pour les cycles économiques aux États-Unis.
| Choc et période | Déclencheur | Perte d'offre | Prix avant → pic | Réponse de l'AIE | Récession américaine (NBER) |
|---|---|---|---|---|---|
| Embargo pétrolier de 1973-1974oct. 1973 à mars 1974 | guerre du Kippour ; les producteurs arabes (OPAEP) décrètent un embargo et réduisent leur production | 4,3 Mb/j (AIE) | 2,90 $ → 11,65 $ le baril (janv. 1974), référence non précisée¹ | aucune, l'AIE n'est fondée qu'en nov. 1974 | nov. 1973 à mars 1975 |
| Révolution iranienne de 1978-1979nov. 1978 à avr. 1979 | grèves et révolution en Iran, la production s'effondre ; les achats de précaution amplifient la hausse | 5,6 Mb/j (AIE) | WTI 14,85 $ (janv. 1979) → 39,50 $ (avr.-juil. 1980), mensuel² | pas de mise en commun ; les États-Unis promettent à l'AIE de réduire leur consommation jusqu'à 5 % | janv. à juil. 1980 |
| Début de la guerre Iran-Irak, 1980oct. 1980 à janv. 1981 | les combats arrêtent la production en Iran et en Irak ; d'autres producteurs la remplacent en quelques mois | 4,1 Mb/j (AIE) | dans le prolongement de 1979 ; +45 % de nov. 1980 à févr. 1981³ | aucune | juil. 1981 à nov. 1982 |
| Invasion du Koweït par l'Irak, 19902 août 1990 au 28 févr. 1991 | perte de la production irakienne et koweïtienne ; pic bref, retombé au début de la guerre aérienne | 4,3 Mb/j (AIE) | WTI 21,59 $ (1/8/1990) → 41,07 $ (11/10/1990) ; Brent 19,93 $ → 41,45 $ (27/9/1990) | première action collective le 17/1/1991, plan de 2,5 Mb/j | juil. 1990 à mars 1991 (commencée avant l'invasion) |
| Flambée des prix de 2007-2008févr. 2007 à juil. 2008 | forte demande (dont la Chine) face à une offre stagnante, sans rupture d'approvisionnement | pas de rupture (choc de demande) | WTI 54,51 $ (moyenne janv. 2007) → 145,31 $ (3/7/2008) ; Brent 143,95 $ | aucune | déc. 2007 à juin 2009 |
| Invasion de l'Ukraine par la Russie, 2022à partir du 24 févr. 2022 | crainte d'une perte des livraisons russes, sanctions ; gazole le plus touché | près de 1 Mb/j effectif (avr. 2022) ; 3 Mb/j redoutés | Brent 99,29 $ (23/2/2022) → 133,18 $ (8/3/2022) | deux actions, 182,7 millions de barils au total | aucune |
| Guerre d'Iran et fermeture d'Ormuz, 2026depuis le 28 févr. 2026, en cours | frappes sur l'Iran, le trafic des pétroliers à Ormuz s'arrête ; distillats moyens et kérosène les plus touchés | 10,1 Mb/j en mars 2026 ; 12,8 Mb/j en avril (AIE)⁴ | Brent 71,32 $ (27/2/2026) → 138,21 $ (7/4/2026) ; 114,89 $ le 22/9/2026⁵ | 426 millions de barils, la plus grande mise sur le marché de son histoire | aucune constatée à ce jour (le NBER date avec retard) |
Perte d'offre de 1973 à 1990 : plus forte perte brute selon l'AIE (Energy Supply Security 2014, fig. 1.6). Avant 1986, prix issus de différentes séries américaines ; depuis 1986, prix spot de l'EIA (Brent = prix spot physique). ¹ Federal Reserve History, « Oil Shock of 1973–74 ». ² FRED, série WTI WTISPLC (mensuelle). ³ J. D. Hamilton, « Historical Oil Shocks » (2011), indice des prix à la production du brut. ⁴ Rapports mensuels de l'AIE d'avril et de mai 2026 : baisse de l'offre mondiale par rapport à février ; en avril, la production du Golfe était inférieure de 14,4 Mb/j à son niveau d'avant-guerre. ⁵ Prix spot de l'EIA ; l'AIE cite un pic du Brent daté à 144 $, le contrat à terme a culminé à 118 $ le 29/04/2026 (EIA). Une deuxième récession américaine a suivi en 1981-1982 (juil. 1981 à nov. 1982).
Avant de lire le tableau, garde deux précautions en tête. D'abord, les prix ne viennent pas des mêmes séries : avant 1986, ce sont des séries américaines, marquées jusqu'en 1980-1981 par le contrôle des prix du brut aux États-Unis (Hamilton) ; après 1986, des prix spot de l'EIA. Aucune source primaire ne fournit de pics corrigés de l'inflation pour tous les chocs, nous ne classons donc pas les crises en dollars. Hamilton propose une mesure homogène jusqu'en 2008 : +51 % de novembre 1973 à février 1974, +57 % de mai 1979 à janvier 1980, +45 % de novembre 1980 à février 1981, +93 % d'août à octobre 1990 et +145 % de février 2007 à juin 2008 (indice des prix à la production du brut jusqu'en 1981, WTI mensuel ensuite).
Ensuite, les récessions. Chaque épisode de 1973 à 2008 est accompagné ou suivi d'une récession américaine selon le NBER, mais la chronologie invite à la prudence : celle de 1990 a commencé en juillet, avant l'invasion du Koweït, et celle de 2007-2009 en décembre 2007, sept mois avant le pic des prix. Pour 2022, le NBER n'en a daté aucune.
3. Que s'est-il passé en 1973 et en 1979, et comment la France a-t-elle réagi ?
En 1973, les producteurs arabes se servent du pétrole comme moyen de pression : après le déclenchement de la guerre du Kippour, le 6 octobre, ils combinent embargo et baisses de production. La date de l'embargo varie selon les sources. Hamilton retient le 17 octobre, jour où les membres arabes de l'OPEP annoncent un embargo contre les pays jugés favorables à Israël ; la Federal Reserve History date du 19 octobre l'embargo imposé aux États-Unis par l'Organisation des pays arabes exportateurs de pétrole (OPAEP). Il est levé en mars 1974. Aux États-Unis, prix contrôlés et pénuries d'essence accompagnent la crise. Il n'existe alors ni AIE ni stocks coordonnés : l'accord qui fonde l'agence n'est signé que le 18 novembre 1974 (voir notre historique des embargos pétroliers).
En France, selon l'ADEME, le gouvernement prend alors conscience d'une trop forte dépendance au pétrole : l'Agence pour les économies d'énergie, ancêtre de l'ADEME, est créée en 1974 pour rationaliser la consommation. Autre héritage, l'heure d'été, présentée comme un moyen d'économiser l'énergie, entre en vigueur en mars 1976 (INA, 23/03/2022).
En 1978-1979, c'est la révolution iranienne qui frappe. Les grèves gagnent le secteur pétrolier à l'automne 1978 et font chuter la production iranienne de 4,8 Mb/j, 7 % de la production mondiale, entre octobre 1978 et janvier 1979 (Hamilton). La perte brute maximale mesurée par l'AIE, 5,6 Mb/j, est la plus forte de sa liste de 2014. Puis, à partir d'octobre 1980, la guerre Iran-Irak retire encore 4,1 Mb/j selon l'AIE ; Hamilton estime la perte combinée des deux pays à environ 6 % de la production mondiale, un manque comblé ailleurs en quelques mois. Aucune action collective sur les stocks n'a lieu : la première ne viendra qu'en 1991 (AIE).
4. Pourquoi 1990, 2008 et 2022 ne ressemblent-ils pas à 1973 ?
Parce que 1990 fut un pic bref, 2008 une flambée sans rupture d'approvisionnement, et 2022 une crainte de pénurie bien plus forte que la pénurie réelle.
Le 2 août 1990, l'Irak envahit le Koweït ; l'AIE évalue la perte brute à 4,3 Mb/j. Le WTI passe de 21,59 $ la veille à 41,07 $ le 11 octobre (EIA). Le 17 janvier 1991, l'AIE lance sa toute première action collective, un plan de 2,5 Mb/j, au moment où commence la campagne aérienne : le Brent spot tombe de 30,28 $ le 16 janvier à 21,10 $ le 17 (EIA), sans qu'on puisse séparer l'effet des stocks de celui de la guerre.
En 2007-2008, pas de rupture d'approvisionnement avant le pic : la demande est vigoureuse, la production stagne, et la Chine a augmenté à elle seule sa consommation de 840 000 barils par jour entre 2005 et 2007 (Hamilton). Le WTI culmine à 145,31 $ le 3 juillet 2008, puis le Brent retombe à 33,73 $ le 26 décembre (EIA).
En 2022, l'AIE redoutait en mars l'arrêt de 3 Mb/j de production russe ; en avril, la Russie a finalement fermé « nearly 1 mb/d » (AIE, 12/05/2022), environ 1 % de l'offre mondiale (calcul GOS). Le Brent spot est tout de même passé de 99,29 $ la veille de l'invasion à 133,18 $ le 8 mars (EIA). Le gazole a été le plus touché (+41 % pour l'ULSD sur l'année 2022 selon l'EIA, 03/01/2023) : son crack à New York a atteint en octobre 2022 son plus haut mensuel depuis le début de la série ULSD de l'EIA en 2006 (94,94 $, calcul GOS, voir crack spread en graphique). L'AIE a mobilisé les stocks deux fois cette année-là (historique des libérations).
5. Où en est le choc pétrolier de 2026 fin septembre ?
Fin septembre 2026, le choc n'est pas résorbé : en août, les pays du Golfe n'exportaient qu'environ 13 Mb/j, « nearly half their pre-war level » selon l'AIE (11/09/2026), et le Brent spot valait encore 114,89 $ le 22 septembre (EIA). Le protocole d'accord signé le 17 juin par les États-Unis et l'Iran, qui visait entre autres à relancer le trafic à Ormuz (EIA), n'a donc pas ramené les flux d'avant-guerre. Au plus fort de la crise, le Brent spot avait atteint 138,21 $ le 7 avril selon l'EIA ; l'AIE cite un pic de 144 $ pour le Brent daté, et le contrat à terme a culminé à 118 $ le 29 avril (EIA). Les scénarios de réouverture et leurs effets possibles à la pompe sont présentés dans réouverture d'Ormuz et prix des carburants.
Tout part des frappes américano-israéliennes sur l'Iran du 28 février 2026 (AIE), qui paralysent le trafic des pétroliers dans le détroit d'Ormuz. Le 11 mars, les pays de l'AIE décident de mettre 400 millions de barils à disposition, un volume porté ensuite à 426 millions, le plus important de l'histoire de l'agence ; la France y contribue pour 14,6 millions de barils (AIE, 19/03/2026 ; détails dans libération des stocks AIE 2026).
Le Golfe n'exporte pas que du brut : en 2025, il vendait aussi 3,3 Mb/j de produits raffinés et 1,5 Mb/j de GPL (AIE, 12/03/2026). D'où un choc plus dur sur le gazole, le fioul et le kérosène : en août 2026, le crack du fioul n° 2 à New York a atteint son plus haut mensuel depuis le début de la série de l'EIA, en juin 1986 (calcul GOS). Si tu roules au gazole ou te chauffes au fioul, la dépendance française compte : en 2025, 33,2 % du gazole et du fioul domestique importés et 59,8 % du kérosène importé (en masse) venaient des sept États du Golfe (Eurostat, calcul GOS).
Télécharger le tableau comparatif en CSV (UTF-8, colonnes en anglais, source par ligne)
Pour citer cette page : Global Oil Shock (Jörg Dässler), « Chocs pétroliers : 2026 pire que 1973 ? Le comparatif », état au 24/09/2026, https://globaloilshock.com/fr/donnees/chocs-petroliers-comparaison/