Mécanisme d'urgence coordonné par lequel les États membres de l'AIE libèrent conjointement des portions de leurs réserves stratégiques pour amortir les flambées de prix après une rupture d'approvisionnement.
L'AIE a été créée en novembre 1974 par 16 États OCDE, et son siège se trouve dans le quartier de La Défense à Paris. Elle compte aujourd'hui 31 membres (dont 28 avec obligations de réserves) et 12 associés. La fonction centrale est la Coordinated Emergency Response : lorsqu'un choc d'approvisionnement est défini, typiquement une perte de plus de 7 pour cent de l'offre mondiale pendant plus de 30 jours, l'AIE peut exiger de ses membres la mobilisation d'une partie de leurs réserves d'urgence.
Le mécanisme a été activé cinq fois depuis 1991 : guerre du Golfe 1991 (33 millions de barils), ouragan Katrina 2005 (60 millions), Libye 2011 (60 millions), guerre d'Ukraine en mars 2022 (62 millions) et avril 2022 (180 millions du SPR américain seul, plus 60 millions coordonnés). En France, la SAGESS (Société Anonyme de Gestion de Stocks de Sécurité) gère les réserves stratégiques sous tutelle du Comité Professionnel des Stocks Stratégiques Pétroliers (CPSSP).
Histoire : de la fondation 1974 à la routine de crise
L'AIE est née directement du choc de 1973. Henry Kissinger a initié le programme international d'énergie en réponse américaine à l'embargo OPEP ; en novembre 1974, 16 États OCDE, dont la France parmi les fondateurs, ont signé le traité qui établit l'AIE en agence autonome sous l'égide de l'OCDE. La France, malgré sa propre relation préférentielle avec les pays arabes (notamment l'Algérie), a rejoint l'AIE pour participer à la coordination énergétique occidentale.
Première activation seulement en 1991, après l'embargo Irak-Koweït : 2,5 Mb/j libérés sur 30 jours, 75 millions au total. La France a contribué à hauteur d'environ 4 millions de barils. L'ouragan Katrina en 2005 a marqué le premier déclenchement par un choc producteur : 60 millions de barils libérés, majoritairement du SPR américain mais avec contribution française d'environ 6 millions. L'action la plus récente et la plus importante a eu lieu en 2022 : 180 millions de barils du SPR américain sur six mois, plus deux tranches AIE coordonnées (62 + 60 millions), la plus grande mobilisation de l'histoire. La France a contribué à hauteur d'environ 9 millions de barils en mars-avril 2022.
Mécanique : tagging, drawdown, appels d'offres

Le mécanisme AIE comporte trois étapes. D'abord le tagging : l'AIE déclare un événement de rupture, définit le volume et le répartit selon les parts des membres. La France porte environ 8 pour cent de toute libération AIE (proportionnel à la consommation). Ensuite le drawdown : chaque membre décide comment mobiliser sa part, appels d'offres gouvernementaux (cas français via la SAGESS), échanges industriels, ou réductions temporaires d'obligation. Enfin l'injection de marché par appels d'offres publics ou ventes directes aux raffineurs.
La SAGESS française gère environ 200 millions de barils-équivalent répartis sur 70 sites en France métropolitaine et outre-mer. Les volumes principaux sont stockés dans les terminaux de Donges (Loire-Atlantique), Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), Le Havre (Seine-Maritime) et Lavéra (Bouches-du-Rhône). Les réserves couvrent environ 100 jours d'importations nettes, au-dessus du minimum AIE de 90 jours. Lors de l'action de mars 2022, la SAGESS a libéré environ 9 millions de barils sur 30 jours via appels d'offres aux raffineurs européens, ce qui a contribué à stabiliser les prix du gazole et de l'essence en France.
Exemple : ce que les libérations 2022 ont apporté aux automobilistes français
Fin mars 2022, six semaines après le début de la guerre, l'administration Biden a annoncé le plus grand SPR-release de l'histoire : 180 millions de barils sur six mois, équivalent à environ 1 million de barils par jour. Le Brent était à 122 USD le 22 mars ; le 1er avril, après l'annonce, il était redescendu à 104 USD. Pas tout cela n'était dû à la libération seule, mais Goldman Sachs et d'autres analystes attribuaient environ 15–25 USD par baril de cette baisse au release combiné AIE/SPR.
Pour les automobilistes français, le prix du gazole a culminé en juin 2022 à environ 2,18 EUR par litre et est redescendu à 1,75 EUR par litre fin 2022. La « remise carburant » de l'État (15 puis 30 puis 10 cents par litre) entre avril et fin 2022 a complété la baisse : un automobiliste consommant 1 500 litres par an a économisé environ 250 EUR via la remise + environ 200 EUR via la baisse de Brent, soit ~450 EUR de moins de carburant en 2022 grâce à l'effet combiné. Pour les ménages chauffés au fioul, la baisse a été plus tardive (octobre-novembre 2022) mais durable jusqu'à fin 2023.
Conséquences pour la France : SAGESS plus visible, EPR2 accéléré
Jusqu'en 2022, la SAGESS était une institution discrète, agence technique gérant 200 millions de barils-équivalent sans grande visibilité publique. La crise de 2022 l'a fait sortir de l'ombre : ses libérations ont été annoncées par le gouvernement Borne, le ministère de la Transition écologique a communiqué activement, et le Sénat a auditionné la direction de la SAGESS sur la résilience énergétique française.
Conséquence structurelle 2022–2024 : Macron a lancé en février 2022 le programme EPR2 (six nouveaux réacteurs nucléaires), accéléré par la crise. EDF a aussi prolongé la durée de vie des 56 réacteurs existants jusqu'à 60 ans. Le mix électrique français étant déjà à 95 pour cent décarboné, l'enjeu pétrolier français se concentre sur le transport et le fioul résiduel, l'EPR2 répond surtout au défi de la décarbonation des transports via voitures électriques. La SAGESS a été chargée de scénarios de stress-tests plus fréquents.
Qui est concerné : du conducteur au Premier ministre
Les automobilistes français et les ménages chauffés au fioul (3 millions, surtout en zones rurales) ressentent les libérations AIE/SAGESS au pompe en quatre à huit semaines. Les transporteurs et compagnies aériennes avec surcharges carburant ajustent en conséquence. Les acheteurs industriels avec contrats couverts bénéficient des coûts de roll plus bas. Les industries énergivores (chimie de Lavéra, sidérurgie de Dunkerque) voient les prix spot baisser.
Politiquement, le gouvernement français est co-acteur de chaque action AIE. Le ministère de la Transition écologique coordonne avec la SAGESS la quote-part française, la BCE à Francfort intègre les libérations dans ses calculs d'inflation, et l'Élysée participe aux conférences de crise AIE. Depuis 2022, un « Conseil de défense énergétique » réunit régulièrement les ministres concernés autour du président.